Je me lève en pleine nuit pour parler de ma voix. Et je baille aussi muettement que j'écris. J'aurais choisi la voie du silence si je n'avais rien promis. Mais il y a un hic (ou plutôt un "x" comme dans "voix", comme dans "larynx") : le hic, c'est que je l'ai promis, cet essai d'écrire ma voix ! Pourtant, avez-vous déjà entendu un aveugle parler de ce qu'il voit ("voit" avec un "t", avec ses yeux qui ont aussi cet "x" )?!
Comment parler de cet élément élémentaire alors qu'elle se ferait plutôt élément taire, cette voix. Qu'elle tairait ce qu'elle est. C'est dans l'élément terre que j'ai plutôt envie de l'enfouir, oui, pour l'occasion !... Comme un trésor ? Je ne sais si elle est précieuse à ce point mais je le crois. Ce que je sais, c'est que si par malheur j'étais aveugle des cordes vocales, elles qui me nourrissent, je n'aurais pas perdu que ma voix dans l'affaire, voix élément alimentaire, pour le coup. Sans elle, j'aurais l'impression d'être amputé d'un sacré morceau de moi, ça c'est clair. Que de compensations désespérées se mettraient en route, alors, j'imagine ! J'aurais tant de choses à ne plus dire, à ne plus chanter, que j'en aurais l'âme débordante au point d'en étouffer. Je n'aurais que les signes de la main et des claquements de langue, quel écart, quelle différence cruelle !
Plus que triste de rester sans voix, je serais très malheureux. Avec un "x" au bout du chemin de ce mot "malheureux". Un "x", cette "croix", mot qui en a aussi un et qui peut aussi bien être planté au bout de "heureux" qu'au bout de son contraire...Tout ces "x" redondants sans doute pour dire que de parler de ma voix est une équation à une inconnue...Ce que je sais, c'est que ma voix a été véhicule du meilleure comme du pire. De jolis et de moches sons, de jolies et de moches paroles, véhicule de vérités et de mensonges, parfois....
Me revient à l'esprit un directeur d'établissement qui avait utilisé ma sono pour un discours de voeux et qui, s'entendant dans le retour de scène, avait grommelé sourcils froncés: "c'est très désagréable !". Tout était bien réglé, puissance, clarté, pourtant. C'est juste que la propre voix de ce monsieur l'insupportait, qu'il n'en avait pas l'habitude...
La mienne, de voix, je l'ai détesté en l'entendant pour la première fois sur une vieille cassette audio, il y a bien longtemps. Je ne voulais peut-être pas qu'elle ressemble à la voix d'un frère ou d'un père, alors que j'aimais bien leurs voix à eux, je ne sais. Je ne crois pas que c'était vraiment de la détestation, en fait. Peut-être une gêne, une pudeur vis-à-vis de moi-même, une vexation qu'elle ne soit pas plus que ce que j'entendais là, à ce moment-là, quelque soit la qualité du son.
Je pense que l'amour-propre de sa voix est une chose délicate. Je ne m'écoute pas parler, mais si je dis une énormité, que je pique une colère, ma voix me revient salie, comme un boomerang. Dommage de mal se servir de cet instrument, "la voix humaine". Je trouve que "dire" en parlant ou en chantant est tellement jouissif, parfois. Ca vibre de bonheur quasiment des pieds à la tête même en ne faisant que "la la la". Ma voix est une sacrée matière première à respecter et je ne le sais pas. Ma voix a des pouvoirs et je les oublie. Ma voix est donc une putain de chance d'instrument magique que mon cerveau et mes humeurs peuvent gâcher trop souvent. Je devrais dire "nos voix", à chaque fois, "nos voix humaines". Mais bon, je dois parler de la mienne. Cette inconnue s'amuse à mettre des années à se présenter à moi, je pense, la coquine ! Je trouve que je ne commence qu'aujourd'hui à m'y faire, à l'apprivoiser un peu. Je m'en rends compte surtout dans le cas où elle me revient aux oreilles par je ne sais quel haut-parleur et que j'ai des restes de cette aversion qu'avait le monsieur plus haut et que j'ai eu aussi jadis. Il paraît qu'elle est agréable à l'oreille (les compliments m'en ont un peu convaincu). Ca fait plaisir d'entendre d'autres jolies voix dire cela.
Mais j'arrête là, je sens que je vais être vaniteux, prétentieux, pompeux...avec plein de "x" en bout de voie. J'en aurais des remords, d'être vantard. Ca m'opresserait le thorax et ma voix deviendrait sourde, coinçée quelque part, dans un gouffre, toute petite, indélogeable, comme ça m'est arrivé x fois. Elle n'aime pas trop que je me racle la gorge et que je tousse, en plus. D'ailleurs, elle préfère être un atout qu'une toux, (encore un "x" mal tombé, hé hé hé!)...
Ma foi, ma voix, je ne vois pas ce qu'en dirait ma voix. L'aveugle ne voit ni du rien ni du noir, je pense qu'il n'aurait pas de mots pour décrire sa vue, même s'il n'était pas muet, de surcroît. Ma plume a effleuré le voile de ma voix, c'est tout ce qu'elle a pu faire de cette inconnue ni vraiment farouche ni vraiment accessible.
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